Interview de Vincent Bouillard et Baptiste Chassagne, deux favoris de l'UTMB 2026 aux destins croisés

LB
Par Luc Beurnaux

Publié le jeu. 27 août 2026

Mis à jour le jeu. 27 août 2026

Interview de Vincent Bouillard et Baptiste Chassagne, deux favoris de l'UTMB 2026 aux destins croisés
© UTMB

Ils ont défrayé la chronique chamoniarde en 2024. Vincent Bouillard (HOKA) sortait de l’anonymat en s'offrant l’UTMB cette année-là, déjouant les pronostics. Baptiste Chassagne (On) terminait deuxième dans sa foulée. En deux saisons, les deux traileurs français ont changé de statut, et surtout confirmé leurs prédispositions sur 100 miles. Vincent Bouillard a remporté fin juin la Western States en un temps record, et Baptiste Chassagne s'est illustré la Diagonale des Fous à la Réunion en 2025. Ils se retrouvent cette année à Chamonix. Compagnons de chambrée en équipe de France lors des derniers Mondiaux de trail, ils ont appris à se connaître, et seront deux favoris demain sur cet UTMB 2026. Nous leur avons tendu le micro l’avant-veille du départ.

Vincent, vous enchaînez deux 100 miles en huit semaines. Comment abordez-vous cette double aventure ?

L’un des éléments qui m'a décidé de prendre le départ de l’UTMB, c'est de pouvoir prendre des vacances et une grosse coupure après. Ce n'est pas quelque chose d'anodin d'enchaîner deux 100 miles en huit semaines, donc j'ai très envie de laisser mon corps et ma tête se reposer et d'avoir du temps en famille qui ne soit pas dicté par l'entraînement.

Avez-vous eu peur que le corps dise stop après la Western States ?

Pas forcément. J'essaie de me rappeler que tout est temporaire. Quand cela ne va pas fort, je me dis : « ça va revenir ». Ça vaut aussi en ultra quand on a un passage où tout va bien, en général, ça ne dure pas longtemps, et tout peut basculer très vite, donc globalement, il faut rester patient et se dire que ça va passer. On sait qu'on va souffrir, on sait qu'il y aura une abondance phénoménale de signaux forts, et il faut être prêt à les recevoir, et à ne pas changer de stratégie immédiatement dès le premier signal.

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Comment jugez-vous votre niveau de forme avant le départ ?

Forcément c’est différent d’il y a deux ans quand je préparais l'UTMB, parce que j'ai dû commencer par prendre le temps de récupérer de la Western States, mais mentalement, ce qu'il faut se répéter, c'est qu'on ne repart pas de zéro à chaque fois qu’on commence un bloc d'entraînement, tout l'entraînement que j'ai fait pour la Western States va m’être utile sur l’UTMB. Dans les 8 semaines qui ont séparé les deux courses, j’ai juste mis des touches finales, je suis revenu m’entraîner sur un terrain plus spécifique à l'UTMB. Un des éléments qui m'aide, c'est que ces terrains-là me correspondent plus que ceux de la Western States.

Vous estimez-vous à 100% du coup ?

Si je n'étais pas à 100%, je n’aurais pas pris le départ. Je ne m'étais vraiment pas mis de pression et pas d'ultimatum. Le calendrier fait qu'on est inscrit à l'UTMB dès le mois de janvier, pour la plupart des athlètes, mais on sait que ça dépend ensuite de ce qui se passe dans la saison. Avec une Western States qui s'est très bien passée, j’ai d’abord voulu être à l'écoute de mon corps et de ma tête pour savoir comment je me sentais physiquement, mentalement, dans les jours, dans les semaines qui ont suivi la Western States. Au cous du mois d'août, je ne savais pas honnêtement si j’allais participer à l’UTMB, parce que je ne voulais vraiment pas prendre cette décision de manière hâtive ou déraisonnable. Et petit à petit, il s’est trouvé qu’il n'y avait pas un autre endroit mieux que Chamonix où j'aimerais être ce week-end-là. Lors du stage avec HOKA fin juillet, où l’on a fait le tour du Mont-Blanc en trois jours, j’ai pu constater que je terminais mes journées à l'aise, je me sentais très bien, mais j'insiste vraiment sur le fait qu'au-delà de l'aspect physique, il y a l'aspect psychologique : Sur 100 miles il faut être prêt à souffrir, à affronter des passages à vide, et si mentalement on n'est pas prêt à aller se battre comme ça, je pense que c'est difficile d'aller au bout et d'être compétitif.

J'essaie vraiment, honnêtement, d'ignorer le passé, et de me dire qu’on repart un peu de zéro sur la ligne de départ.

Vincent Bouillard
Vincent BouillardVainqueur de l'UTMB 2024

Le fait d’avoir gagné la Western States va-t-il changer quelque chose dans la façon d’aborder cet UTMB ?

C’est clairement la course où il y a le plus d'attention médiatique, et pour autant, on passe beaucoup de temps solo, la nuit notamment, on ne voit pas grand monde, et du coup je trouve que c'est génial, parce qu'on sait que dès qu'on sort de Notre-Dame-de-la-Gorge et qu'on monte sur le col du Bonhomme, les cartes sont rebattues et surtout, les lignes sur un CV ne comptent plus, à ce moment-là, nous avons tous le droit de rejouer notre chance et le meilleur gagnera.

Est-ce que c'est libérateur, psychologiquement, d’avoir réussi une course auparavant ?

Oui, mais en même temps, si je vais sur cet UTMB, ce n'est pas non plus pour montrer ma tête et faire un footing. Si j'y vais, c'est pour faire la course, être compétiteur, et mon but, c'est de m'améliorer par rapport à 2024. Le premier but, c'est toujours de finir, parce que c'est un parcours qui est ultra exigeant et très long, mais après, mon ambition, clairement, est de jouer la compétition et de m'améliorer par rapport à 2024.

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Vous avez une étiquette un peu différente maintenant…

Oui, et peut-être que je me suis enlevé de la pression avec ma victoire aux États-Unis. Mais après, j'ai aussi une pression par rapport à 2024, avec une attente autour de ma course qui n'y avait pas du tout il y a deux ans, donc c'est quelque chose qui s'équilibre. Si ça se trouve, ce week-end, on va voir en tête une personne qu'on n'attend pas du tout, qui va redéfinir le champ des possibles. Et mon rêve, c'est qu'on se batte encore pour la gagne à l’heure de monter à La Flégère. Ce serait génial, ça ne s’est encore jamais vu à l'UTMB et quand on voit la progression globale du niveau en tête de course, je pense que le sport va encore changer de dimension. Maintenant j'ai hâte, et je suis super heureux de pouvoir en faire partie.

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Vincent Bouillard et Baptiste Chassagne à l'arrivée de l'UTMB en 2024


Baptiste, vous, vous revenez pour aller chercher cette petite place qui vous a manqué pour gagner en 2024 ?

Je ne dirais pas que c'est uniquement pour aller chercher cette petite place qui m'a manqué, mais j'avais besoin d'une pause, effectivement, au sens où je suis quelqu'un qui court avec ses émotions et qui, du coup, quand il a l'impression de délivrer quelque chose d'abouti, vide ses émotions et a besoin de temps pour refaire monter la jauge d'énergie. Donc, c'était une pause qui était nécessaire pour faire grimper un peu l’envie, quoi. Et puis aussi pour progresser. Parce que, en 2024, j'ai identifié ce pourquoi j'avais fait une belle performance, mais qui n’était pas pleinement aboutie. J'ai identifié mes points faibles et je me suis donné deux ans pour aller les travailler et revenir plus fort.

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Quels étaient ces points faibles ?

On dit souvent que l'UTMB, c'est une course roulante. Je suis en phase avec ça sur les deux premiers tiers de course. Mais le dernier tiers de course, si on l'isole, il est quand même très technique. Au sens où si on faisait uniquement une course sur ce dernier tiers, ce ne serait pas du tout le même coureur qui gagnerait le dernier tiers que les deux premiers. Et donc, du coup, je suis allé bosser sur des terrains plus abrupts, plus montagneux, plus techniques, pour devenir meilleur en descente et aussi prendre de l'expérience. Et j’ai trouvé tout ça sur la Diagonale des Fous.

J’ai vraiment envie de battre celui que j'étais en 2024, parce que ça voudrait dire que j'ai progressé.

Baptiste Chassagne
Baptiste ChassagneDeuxième de l'UTMB 2024

En début de semaine, votre sœur a fait une belle perf (troisième de la MCC). Comment avez-vous pris ces émotions, et n’y avez-vous pas perdu trop d’influx ?

Alors je n’ai pas essayé du tout de contrôler mes émotions. Honnêtement, c'était totalement imprévu que ma sœur Juliette fasse troisième de la MCC, elle ne s'entraîne pas quotidiennement, elle n'est pas du tout dans une démarche de performance, donc c'était assez inattendu. Et du coup, je n’avais pas anticipé ces émotions, je les ai prises comme elles venaient, et honnêtement, quand j'ai vu qu'elle faisait troisième, j'étais debout sur mon lit, comme pour célébrer un but de Saint-Étienne. J’ai juste pris le positif, et honnêtement, je me suis juste dit que la semaine était déjà réussie. Ma sœur a vécu une émotion incroyable, elle a compris pourquoi moi, je m'entraînais quotidiennement, c'est-à-dire pour aller vivre des émotions comme ça.

Ce n’était donc que des bonnes ondes ?

Mon père m'a dit : « on a ouvert le compteur des médailles ». Quand les JO ou un championnat commencent la première journée avec une bonne dynamique, bah, ça met le smile à tout le monde, et c'est ce que je ressens un peu, comme si les signes étaient plutôt positifs. Ça se trouve, samedi, je ne dirais pas du tout la même chose. Mais en fait, j'aurais signé, il y a deux ans, pour être exactement à l'endroit où je suis actuellement aujourd'hui, donc je vais avancer comme ça jusqu'à la course, pas à pas, et je pense que ça va être bien.

J'ai passé pas mal de temps avec Vincent, et il m'a appris à avoir cet état d’esprit de gagneur.

Baptiste Chassagne
Baptiste ChassagneDeuxième de l'UTMB 2024

Que ressentez-vous avant le départ ?

Je ressens que je suis aligné avec le chemin que j'ai parcouru. Il y a eu des hauts et des bas. J'ai su profiter des hauts, sobrement, et j’ai traversé des bas en essayant d’apprendre, de m’enrichir. Je ne pourrais pas dire que je sens qu'il y a un truc qui va se passer, c'est faux. Mais je suis assez confiant dans le fait que quoi qu'il se passe, samedi après-midi ou samedi soir, je serai satisfait du chemin que j'ai accompli. Peu importe le résultat, je sais que j'ai progressé.

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À propos de ce chemin, vous aviez dit dès 2021 que vous vouliez faire un podium sur l’UTMB d’ici 3 ou 4 ans. Vous êtes en avance sur ce planning…

Oui, c’est sûr, maintenant le nouvel objectif, c’est de gagner cette course. Ça me fait rêver. En côtoyant des athlètes internationaux, j'ai l'impression que, nous, Français, avons plus de difficultés à assumer cette ambition. J'ai passé pas mal de temps avec Vincent, et il m'a appris aussi à avoir cet état d’esprit de gagneur. Je l'ai cultivé, et ça m'a permis, je pense, de faire une belle chose à la Diag’. Néanmoins, sur l'UTMB, il y a tellement de monde, et tellement de densité, que ce serait beaucoup trop présomptueux de dire que je vise uniquement la victoire, au sens où ce n’est pas du tout l'unique scénario qui me satisferait. J’ai vraiment envie de battre celui que j'étais en 2024, parce que ça voudrait dire que j'ai progressé. Et si ça se fait, je pense qu'ensuite je pourrai me projeter vers l'avant pour faire encore mieux, mais je veux déjà faire plus là-dessus. Je pense que faire mieux que 20h22, c'est déjà un bel objectif.