UTMB : Interview avec le premier vainqueur de l’épreuve mythique, Dawa Dachhiri Sherpa
© Dawa Dachhiri Sherpa

UTMB : Interview avec le premier vainqueur de l’épreuve mythique, Dawa Dachhiri Sherpa

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Par Charles-Emmanuel Pean

Publié le ven. 28 août 2026

Mis à jour le ven. 28 août 2026

En 2003 a eu lieu la première édition de l’UTMB. La course n’était pas encore la HOKA UTMB Mont Blanc que l’on connait aujourd’hui, devenu l’évènement trail le plus prestigieux du monde. Le 29 août 2003, c’est le Népalais Dawa Dachhiri Sherpa qui remporte la course de 150 kilomètres, avec plus de deux heures d’avance sur le deuxième. Deux monuments étaient nés.

Dawa Dachhiri Sherpa et l’UTMB, c’est une belle histoire. La course de Chamonix a donné à l’homme une renommée qui lui a permis de bâtir certains rêves, au sens propre comme au figuré. Le coureur Népalais s’était par exemple promis à l'âge de 9 ans de bâtir une pension pour les personnes âgées de son village natal, Taksindu, situé à 2900 mètres d’altitude dans les montagnes entourant l’Everest, dans la chaîne de l'Himalaya, à la frontière entre le Népal et la Chine. Le succès à l’UTMB lui a permis de s’ouvrir des chances en Europe que le coureur a su faire fructifier, et il a pu finalement construire cette pension, opérationnelle en 2019. Tous ceux qui ont croisé Dawa Dachhiri en témoignent : l’homme est généreux et tourné vers les autres. Installé en France, Dawa Dachhiri ne court aujourd’hui plus de longues distances mais continue à courir tout en s’inquiétant du sort de ses concitoyens au Népal. L’association Dawa Sherpa Parrains et Marraines pour le Népal, lancée dès 2007 et dont il s’occupe avec sa femme Annie, est toujours active en faveur d’une meilleure scolarité pour les enfants de son village et d’accès aux soins.

© Dawa Dachhiri Sherpa

Les succès de Dawa Dachhiri Sherpa se sont sans doute construits en partie dans l’enfance qu’il a vécu. Originaire d’une fratrie de 9 enfants, fils d’éleveurs agriculteurs, il suit de l'âge de 6 ans à l'âge de 15 ans une formation monacale, où on lui enseigne notamment la méditation et les arts martiaux. Il revient s’occuper de sa famille au décès de son papa. C’est en travaillant avec son grand frère en tant que cuisinier sur un trek en Himalaya que Dawa Dachhiri Sherpa a eu un premier contact avec le monde du trail. Finalement, il participe à une course à étapes au Népal, organisée par un suisse et remportée par son frère, coureur lui aussi. Dawa Dachhiri se fait remarquer avec deux victoires d’étapes… et rencontre sa future femme, Annie, qui participait aussi. En 1995, il rejoint ainsi l’Europe et commence à écumer les courses trails et à se faire un nom. Il confirmera dans les années à suivre. Il remporte l’UTMB 2003 en 20h05’55, avec plus de deux heures d’avance sur le second. Les conditions météorologiques ce jour-là étaient très dures, le coureur népalais a fait parler son mental et ses jambes robustes, formées sur les reliefs de l’Himalaya.

Cette victoire sur l’UTMB 2003 sera suivie de nombreuses victoires prestigieuses : Grand Trail des Templiers 2005, 6000D 2007 et 2009, TDS 2012. Au total, Dawa Dachhiri Sherpa a remporté plus de 100 courses, dont la prestigieuse course à étapes Annapurna Mandala Trail (2002), à domicile. Fin août 2012 illustre bien la solidité et la carrière du népalais : 3 jours après une victoire sur le Grand Raid des Pyrénées, il remportait la TDS. Incroyable robustesse. Dawa Dachhiri Sherpa a aussi une particularité : il a participé à trois éditions des Jeux Olympiques (2006 à Turin, 2010 à Vancouver et 2014 à Sotchi), où il était le seul représentant de son pays, en… ski de fond. Le natif de Taksindu n’était jamais monté sur des skis avant que le comité olympique népalais lui demande de participer aux JO en 2006, sous pretexte qu’il pouvait s’entrainer dans les montagnes suisses. Dawa Dachhiri a pris la chose au sérieux, s’est entrainé dur, et terminera les trois épreuves.

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Dawa Dachhiri Sherpa devant les anneaux olympiques, à Sotchi en 2014

À quelques jours de l’évènement mondial HOKA UTMB Mont Blanc 2026, la légende du sport népalais a gentiment accepté de revenir sur ses souvenirs de 2003, tout en évoquant ses projets du moment.

Dawa Dachhiri, quels souvenirs gardez-vous de cette victoire de 2003 sur l’UTMB ?

Un grand souvenir, évidemment. Il y a pleins d’images qui reviennent quand j’y repense. Je n’avais jamais couru une aussi longue distance à l’époque, donc j’étais juste arrivé pour faire le mieux possible, sans viser quoi que ce soit. Le moment du départ à Chamonix à 4h du matin, l’arrivée, les ravitaillements ; qui étaient moins nombreux qu’aujourd’hui, tous ces moments sont gravés dans ma mémoire. L’arrivée tard le soir dans Chamonix, sous la pluie, était incroyable. Il était tard, il faisait encore très mauvais et une dizaine d’enfants de Chamonix avait couru avec moi de la sortie de la foret à l’arrivée, c’était superbe. Discuter avec tous les bénévoles, recevoir leurs attentions, c’est aussi de très bons souvenirs.

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L’UTMB fêtait cette année-là sa première édition, sous l’impulsion de Catherine et Michel Poletti…

Oui, nous étions près de 700 personnes au départ à Chamonix ; pour 70 à l’arrivée ; sous une pluie fine et froide. Rien à voir avec l'événement d’aujourd’hui, où se rassemblent tant de coureurs. Je suis content que la discipline connaisse cette évolution, même si je crains un peu le phénomène de mode. Il faut garder en tête le plaisir de courir sur les sentiers, pas forcément la performance. C’est en tout cas une très bonne chose que de si nombreuses personnes se soient mis à la course à pied. C’est mieux que d’aller au bistrot !

Est-ce que vous diriez que l’UTMB est votre plus belle victoire en trail ?

Une de mes plus belles victoires, c’est certain. C’est une victoire qui m’a offert de nombreuses opportunités en Europe par la suite, c’est sûr qu’elle est importante dans mon histoire. Gagner le Grand Trail des Templiers en 2005 a été incroyable aussi. Qu’importe la distance, j’ai eu la chance de disputer pleins de courses sympas, avec une ambiance familiale, des conditions de courses parfaites. Même dans les courses que j’ai abandonnées, je garde de beaux souvenirs. Tout est expérience. Une course se passe comme elle doit se passer je l’accepte tel quel. Je n’ai jamais couru pour gagner.

En 2008 vous terminez second derrière le géant Kilian Jornet, alors âgé de 21 ans…

Il pourrait être mon fils ! Il n’y avait pas de compétition entre lui et moi, même si on s’est bien battu ce jour-là (ndlr : Dawa Dachhiri Sherpa a fini deuxième en 21h56’52, une heure après le coureur espagnol). Je travaillais en tant que maçon sur des chantiers en semaine, cinq jours sur sept, avec des gros horaires, on n'avait absolument pas la même réalité. C’était normal de terminer derrière lui.

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Beaucoup de personnes qui vous ont croisé durant votre carrière sportive témoignent de votre capacité à écouter votre corps et à le respecter…

Pour moi, une course longue distance est une expérience, une étude sur mon corps, sur mon alimentation… L’éducation reçue au temple m’a donné cette chance d'être à l’écoute de mon corps, de mes sensations. Est-ce que cette alimentation fonctionne plus qu’une autre ? Est-ce que je digère mieux ?  Je cherche à donner mon meilleur sans me mettre dans le rouge. Si ça se passe bien tant mieux sinon tant pis. J’ai toujours respecté mon corps, les douleurs. De 2013 à 2016, j’ai connu des problèmes de genoux qui m’ont beaucoup gêné. Au bout d’un an de convalescence, j’ai consulté un médecin qui m’a dit que je pouvais reprendre la course. Moi j’avais d’autres sensations, qui me demandaient d’attendre encore. Je ne me sentais plus capable physiquement de faire d’aussi longues distances sans me faire mal. J’ai attendu 2 ans encore pour reprendre la course, mais je fais des courtes distances désormais, des distances pour des gens normaux (rire).

Votre état d’esprit est aussi loué…

Quand je dispute une course je ne pense jamais à la gagne. Je cours pour moi. J’ai toujours cherché à lutter contre l’envie et la jalousie, qui développent de la négativité. Celle-ci pèse sur notre corps. Quand on est focus sur soi-même, sur nos sensations, on est plus concentré à chaque pas, on fait les gestes qu’il faut. Quand on est concentré sur un adversaire par exemple, on ne fait plus les bons gestes. Quand on connait un coup de moins bien, une profonde respiration, le regard au loin, et c’est reparti. La positivité amène beaucoup de forces. Par exemple, quand on connaît une mauvaise météo, un moment difficile, recevoir ou donner un sourire, ça efface un peu les difficultés, les douleurs…

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Dawa Dachhiri Sherpa avec Ludovic Pommeret

Les courses longues distances ne vous manquent pas plus que ça ?

(sûr de lui) Pas du tout. Je suis tout à fait à l’aise avec ce que la vie m’offre aujourd’hui. Il y a tellement de choses à faire. Après cet entretien je vais travailler dans notre jardin, il y a du travail (sourire). Je vais ramasser des tomates, enlever quelques mauvaises herbes… C’est quelque chose qui compte pour moi, qui me ramène à la vie que j’ai connu au Népal. C’est très relaxant. J’ai arrêté la longue distance en 2012, après ma victoire sur la TDS. Depuis je fais plutôt des courses de 15 à 50 km, sur lesquelles je me fais plaisir. Je ne dis pas non à une course de 70-80 kilomètres si j’ai une période qui me permet de le faire correctement.

En dehors de votre travail, une partie de votre temps est consacré à votre communauté au Népal…

J’essaye de revenir au moins une fois par an au Népal. Quand il y a des projets de construction qui demandent de l'attention, j'y passe du temps aussi. J’ai créé une petite association qui nous permet de faire des choses collectivement et de peser un peu plus. Seul on ne fait rien. Grâce à de nombreuses personnes, nous avons pu au cours des années construire un pensionnat pour les jeunes et un centre d’accueil pour les personnes âgées de notre territoire. Je profite de cet entretien pour remercier tout ceux qui n’ont ont aidé, celles qui sont rentrées dans l’association. C’est grâce à toutes ces personnes que nous avons réalisé de belles choses et que nous espérons encore en faire. Une centaine d’enfants étudient dans notre centre. Nous sommes très contents car cela fonctionne bien, le projet est vivant. A chaque fois que l’on peut améliorer la vie des enfants, on le fait, avec les moyens du bord.

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