Aurélien Sanchez, seul français au palmarès de la Barkley
© Jean Despiau et Maxime Audouard

Aurélien Sanchez, seul français au palmarès de la Barkley

CP
Par Charles-Emmanuel Pean

Publié le lun. 27 juillet 2026

Mis à jour le lun. 3 août 2026

Il est à ce jour le seul français à avoir inscrit son nom au palmarès de la Barkley, la course mythique américaine. Vainqueur en 2023, 16ème finisher seulement de ce trail réputé comme le plus difficile au monde, Aurélien Sanchez n’a pas fini d’aller explorer ses limites. Entretien avec celui qui vient de pulvériser le record du Pacific Crest Trail, un des parcours les plus extrêmes du monde...

Depuis 1986 et sa création, seulement sept coureurs ont fini la Barkley à leur première tentative : Mark Williams en 1995, Ted Keizer en 2003, Brett Maune en 2011, Jared Campbell et John Fegyveresi en 2012, Aurélien Sanchez en 2023 et Ihor Verys en 2024… A l’inverse, 2025 et 2026 ont été des années sans finisher sur la course. Cela vous place le personnage. Quand on le rencontre, on ne peut pas forcément imaginer l’incroyable athlète qui se cache derrière ce sourire serein et ce calme olympien. Aurélien Sanchez a les pieds sur terre. Mais régulièrement dans une terre quelque peu instable disons. Comme celle qui forme le terrain de jeu de la Barkley Marathon : les montagnes de Frozen Head State Park, située dans le comté de Morgan dans le Tennessee, pas spécialement réputées pour leur accueil… Petit rappel : la course du sud-est des États-Unis consiste à parcourir environ 200 km (kilométrage qui change en fonction des éditions), avec plus ou moins 20 000 mètres de dénivelé positif, en 5 tours, en une durée maximale de 60 heures, qui plus est à une période froide de l’année. En 2026, aucun coureur n’a terminé les 5 tours. Il faut savoir que le créateur de la course, l’inimitable Gary Cantrell, aka « Lazarus Lake », a pensé son épreuve pour qu’elle soit quasi impossible à finir. Il aura fallu attendre 1995 pour voir un premier coureur terminer la course, soit 9 ans après sa création ! Cela replace, si besoin est, l’exploit réalisé par Aurélien Sanchez en 2023.

Avant de briller sur la Barkley, Aurélien Sanchez a réalisé d’autres exploits notables dans le monde de l’ultra : en 2018, alors qu’il vit aux États-Unis, l’Occitan s’offre la victoire sur le réputé John Muir Trail (359 kilomètres, 14 000 mètres de dénivelé positif) en 3 jours, 3 heures et 55 minutes. Même chose l’année suivante sur le Baldy Marathon en Californie (160 kilomètres en moins de 60 heures). De retour dans l’Hexagone en 2020, il s’illustre en Vendée sur la course Dernier Homme Debout de Saint-Laurent-sur-Sèvre en 2020 (127 km et 4 420 m de dénivelé positif) en 13 heures et 54 minutes. La même année, il réalise le défi de traverser le GR10 (Pyrénées) en partant de Banyuls-sur-Mer à Hendaye. Un parcours bouclé en 12 jours sans la moindre assistance extérieure. Le genre de combat dont il raffole et qui avait un but : « Tout ce que je fais depuis trois ans, c’est pour être accepté à la Barkley » disait-il en 2020.

Nous voici en 2026 et Aurélien est toujours à la recherche de sensations fortes via l’ultra. Rencontré à Paris dans le cadre d’une discussion avec le réalisateur Fabien Duflos autour de la Barkley, le coureur originaire de l’Aude a accepté volontiers de nous parler de sa victoire de 2023 mais aussi de ses difficultés rencontrées sur les éditions successives. Avec désormais la tête tournée vers son prochain défi : la Pacific Crest Trail (PCT). Quand on vous dit que derrière ce visage calme il se trame des choses…

Aurélien, quelle est la première image qui vous vient quand on évoque votre victoire sur la Barkley en 2023 ?

L'image que je garde, attention, je n’en ai pas de nostalgie, c'est du passé. C'est un moment qui est derrière moi aujourd’hui, même si je dois admettre qu’il est tout de même bien ancré (sourire). C'est l'arrivée au cinquième tour que j'ai en tête, quand je touche cette fameuse barrière jaune, quand on se félicite tous avec Laz’ (ndlr, Lazarus Lake, le fondateur de la course, photo ci-dessous) et avec la communauté. Cela faisait six ans qu'il n’y avait pas eu de finisher sur la course. Et au-delà de ma performance personnelle, on voit qu'on célèbre ça : le fait qu'il y ait un finisher sur la Barkley. C’est presque une victoire collective contre la course. On ne célèbre pas forcément mon finish. Au-delà de cette image, c'est un long projet qui m'a défini, et qui a été un réel aboutissement aussi dans ma vie de sportif.

© Michael Hodge
Lazarus Lake déclenchant le départ de la course en allumant sa cigarette…

Vous évoquez Lazarus Lake, le fondateur de cette course. Avec toutes les éditions auxquelles vous avez participé (ndlr, 2023, 2024, 2025 et 2026), avez-vous percé le mystère qui entoure le personnage ?

Laz’, il n'a pas forcément une image qui le représente très bien dans les médias. On le prend parfois comme un gourou d'une secte, un homme qui veut nous infliger du mal ou qui serait un peu farfelu. C'est tout l'inverse en fait, il nous veut du bien et il est très intelligent. Pourquoi avoir inventé cette course ? De tout temps, c’est un passionné d'ultra. Il a créé énormément de courses. Pourquoi il aime tant l'ultra ? Je crois que c'est pour deux choses, vivre des émotions et ensuite avoir des histoires à raconter. C'est pour ça qu'on fait tous de l'ultra, pour vivre des émotions et ensuite se dire “on a vécu telle chose, telle chose”. Et la Barkley, c'est ça, mais poussé à son paroxysme, à son extrême. On y vit les émotions les plus extrêmes possibles, que ce soit des émotions négatives mais aussi positives. Et c'est pour ça que Lazarus met le curseur juste à 1% de finisher. La Barkley, la plupart du temps, ça ne se finit pas et c'est un échec. Mais quand ça se finit, c'est des émotions super positives comme il y a très rarement. Donc, c'est pour ça qu'il a fait ce concept. C'est pour qu'il y ait juste 1% de finish qui soit énormément célébré. Après, forcément, ça passe par de l'échec, de l'apprentissage et de l'humilité. Et ça, ça ne fait pas de mal. Et ensuite, c'est pour raconter les histoires. Quand on se réunit à la Barkley, Lazarus adore raconter les histoires des éditions précédentes. Ça le fait marrer. Pour lui, la vie, c'est qu'un jeu. Ce n'est pas plus compliqué que ça.

Vous êtes né juste au-dessus des Pyrénées et avant le trail, il y avait la randonnée. Votre enfance vous prédestinait-elle à l’ultra ?

Non, pas du tout. J'en étais même loin. Ado, j'étais dans le foot à 100%. Et pour moi, ce n'est pas du tout les mêmes valeurs, pas du tout le même monde. Je me rappelle des petites randonnées que je faisais avec mon père pour aller ramasser les champignons. Je ne me sentais pas trop à ma place. Je préférais aller sur un terrain de foot qu'être en forêt, seul, hors-sentier. J’étais sans doute trop jeune pour apprécier à leur juste valeur ces moments-là. Les randonnées, ce n'était pas trop mon kiff on va dire. Mais je pense que c'est comme beaucoup d'enfants, c'est des choses qui restent au fond de soi et qu'on redécouvre après plus tard quand on est grand, quand on apprécie être en nature, qu’on se régale des paysages et tout notre environnement. J'étais quelqu'un de très sportif, donc c'est sûr que ça m'a fait une base. Si je n'avais pas été sportif, forcément ça aurait été plus dur de me mettre à l'ultra. L'ultra et la randonnée sont venus sur le tard. Et encore après est venue l'envie de repoussement de soi. Sur ce plan par contre, j’étais “équipé”, car j'ai toujours eu l’esprit de compétition en moi. Je voulais être le meilleur quand j'étais jeune. Aujourd’hui, je veux vraiment être la meilleure version de moi-même, je me compare beaucoup moins aux autres. Alors qu'à l'époque, c'est vrai que j'étais vraiment compétitif face aux autres. Mais cet aspect compétitif, intrinsèque, vraiment profond, je l'ai toujours eu. Toujours l'ambition de faire mieux, etc. C'est très personnel. Il y en a qui ne veulent pas forcément repousser leurs limites et se mettre hors de leur zone de confort. Et ça, je ne peux pas l'expliquer. Je pense que ça dépend de chacun.

Aurélien Sanchez© Jean Despiau et Maxime Audouard.

Après toute cette période-là, il y a eu les États-Unis. Est-ce que c'est là-bas que le germe du trail est venu ?

Carrément. Et tout naturellement en plus, je ne l'ai même pas choisi. J'avais essayé de jouer au foot là-bas, mais ce n'était pas pareil. C'est moins structuré qu'en France, donc ça ne m’a pas plu. Et naturellement, les randonnées sont là. On ne peut pas les louper. On ne peut pas louper les belles balades qu'il y a en Arizona, au Grand Canyon, etc. Même si on n'est pas du milieu de la marche à pied, on est obligé de les faire. C'est presque forcé! Donc je me suis mis à la rando, avec l’envie d'explorer tous ces grands espaces de l'Arizona et de l'Ouest américain. J'ai commencé à passer tous mes week-ends à faire ça et je suis ainsi passé de footballeur à randonneur. De retour en France, le trail est venu progressivement pour prolonger cette pratique de la randonnée que j’avais commencé aux Etats-Unis. J'ai commencé à mettre des mots sur la pratique de l’ultra, à m’intéresser à toute la communauté ultra, aux différentes courses…

Le “tilt”, il vient d'où ? Vous vous en rappelez ?

Je m'en rappelle précisément parce que c'était une randonnée que j'avais faite au Grand Canyon. J’avais proposé à des gens sur les réseaux sociaux de m'accompagner parce que j'y allais seul et je savais que c'était une randonnée très engagée. Il y en a pleins de personnes qui me disaient que c'était inconscient d'y aller seul, que c'était inconscient d'y aller avec d'autres personnes aussi parce que c'était hors-sentier, il n'y avait pas d'eau, c'était engagé, quoi. Et en gros, on m'a pris pour un troll, comme on dit sur les réseaux. Du coup, c'est chaud, je ne sais pas trop dans quoi je m'embarque... Dans un premier temps j’ai écouté ses avis. Puis je me suis dit, vas-y, tant pis. Si je fais les choses comme il faut, je vais le tenter, je vais le faire. Et au pire, je ferai demi-tour à ce moment. Finalement, il s'est trouvé que j’ai réussi à la faire en 13 heures, en marchant, en courant. Je me suis rendu compte après coup que l’on était sur deux pratiques complètement différentes. Eux c'était des randonneurs avec un gros sac à dos. Moi j'étais plus un ultra trailer, sans le savoir, en courant.

Votre obsession pour la Barkley est née à ce moment-là ?

Je voulais faire la randonnée la plus extrême qui puisse exister pour me sortir de ma zone de confort et me tester. Naturellement, en me renseignant, l'effort de randonnée le plus extrême qui existe, c'est la Barkley. C'est clairement pas une course où on court beaucoup. C'est du chantier, c'est une course de sanglier, comme il y en a qui disent. Et moi, ça m'a fait tilt. Je me suis dit, c'est parfait, c'est la randonnée ultime où je veux me tester. C'est pour ça que je disais que je ne suis même pas passé par l'ultra trail ou la course à pied. Je suis passé de la randonnée à la Barkley.

A quel moment vous vous êtes dit qu’il y avait quelque chose de fort à réaliser sportivement ?

J’ai fini par me demander comment participer à la Barkley. C’est là que j'ai vu qu'il y avait quelqu'un qui avait fait le record du John Muir… Du coup, je me suis dit, ça sera ça. J'ai échoué une fois, j'ai échoué deux fois et j'ai réussi la troisième fois. C'est assez bluffant de l'extérieur, même si après, c'est du travail et c'est de la continuité. Il n'y a pas de « magie ». C'était des gros échecs, j'ai beaucoup appris. La première fois que j’ai réalisé que je pouvais faire quelque chose, c'est donc quand j'ai fait le record sur le John Muir Trail en 2018. C'était mon premier gros projet, le premier mené pour atteindre la Barkley. Mais quand j'ai eu le record, sans assistance, je me suis dit, là, ça devient intéressant et je commence à faire des choses comme ceux qui m'inspirent. J'ai une résilience qui est là, en tout cas. C'était mon premier truc.

© Wikipedia / CC BY-SA 4.0

Vous parlez de la Barkley comme une course de sanglier…

C'est tellement inconfortable en termes de sentiers, de chemins… On galère presque à tous les pas. Du sentier à 40% tout le temps. Ce n'est pas pour rien que souvent, on voit des traces de sangliers. D'ailleurs, encore cette année, il y en a qui sont tombés sur un gros nid de sangliers. On est avec eux et on utilise leurs pas. Clairement, c’est leur terrain ici…

Cette année, la mauvaise météo de fin de course a été un trop grand frein ?

Cela faisait trois ans que la météo était idéale à la Barkley, pourtant deux de ses éditions n’ont pas eu de finisher. Le parcours a beaucoup évolué depuis 2 ans. Donc même sans parler de météo, le parcours est très compliqué, très exigeant. Alors quand la météo s’en mêle, ça devient quasi mission impossible. Désormais, avec ce parcours, il faut qu'il y ait tout qui s'aligne. Il faut qu'il y ait l'entraînement physique, il faut qu'il y ait l'entraînement mental, il faut qu'il y ait l'équipement, il faut qu'il y ait les qualités d'orientation... Et en plus, la chance avec la météo ! Parce que quand la météo est catastrophique comme cette année, je pense que c'est clairement impossible. Ça dépend peut-être de la durée, mais si c'est cata pendant 60 heures, c'est impossible, parce qu’avec 40% de pente dans la terre, ou plutôt dans la boue… Les montées, c'est à quatre pattes ! On n'avance pas du tout.

Lorsqu’en 2020 vous avez traversé les Pyrénées en 12 jours sans assistance, vous aviez très peu d’équipements et une préparation minimaliste. Mais vous évoquez beaucoup la visualisation, dans le sens de préparation psychologique aux événements négatifs… Pouvez-vous nous parler de cet élément ?

C'est ça le truc important pour moi : pouvoir affronter des situations qui sont forcément dures. Comment je m’y prépare. J'en ai peut-être besoin plus que d'autres coureurs. Je ressens l’importance de visualiser l'objectif, les conditions, ce qui peut potentiellement se passer. Parce qu'en fait, dans l'Ultra, tout est fait d'adaptation. Tout est fait de changements, que ce soit sur le terrain, la météo, notre forme physique, notre motivation mentale… Et on doit constamment s'adapter face à tout ça. Plus ça va nous prendre de l'énergie et plus ça va être compliqué d'aboutir à quelque chose si on n'est pas prêt. C'est sûr, si on n'est pas une personne flexible, ça ne sert à rien de se lancer dans ce genre d'aventure… Mais l'idée, c'est d'anticiper au maximum les scénarios possibles et de minimiser cette adaptation, afin de se concentrer juste sur les choses où on n'a pas le choix que de s'adapter. Même la météo par exemple, on peut se la visualiser : on peut savoir que s'il fait froid, on prend des paires de gants supplémentaires, que s'il pleut, on prend un pantalon de pluie, etc. Tout ça, il faut le visualiser parce qu'au moins quand il pleut, automatiquement, on ne se pose pas de questions, on met le pantalon de pluie et sa veste de pluie et c'est réglé. Alors que si on ne l'a pas anticipé, déjà on va se dire d'un point de vue mental : “Oh là là, il pleut, c'est l'enfer, j'avais prévu qu'il fasse soleil”…

Aurélien Sanchez© Jean Despiau et Maxime Audouard

Qu’est-ce qui s’est passé cette année à la Barkley pour toi ?

J'avais mal visualisé l'effort. Et quand j'ai dû lutter, je n'étais pas capable de lutter plus que ça. Donc, avec du recul, j'aurais aimé visualiser encore plus l'effort et la difficulté qui est à franchir. L'effort, cette année, c'était vraiment le froid, le vent, tout en même temps. Précisément se préparer à un moment donné de la course où je vais avoir froid, je vais être fatigué, je ne vais plus avoir envie de continuer, je ne vais pas forcément réussir à m'alimenter... Où je vais potentiellement m'allonger sur le sentier parce que je serai trop fatigué. Tu t’es préparé, tu le sais, donc tu avances. Mais personnellement, je ne m’étais pas encore assez préparé. Du coup, quand j'ai vu que le retour au camp, il était à gauche et que à droite, c'était un sentier qui était très compliqué, je n'étais pas prêt à le prendre. Si je l'avais visualisé de cette façon-là, en acceptant, avant la course, que j'allais me retrouver dans cette situation-là et que ça faisait partie du jeu, peut-être que j'aurais continué un peu plus longtemps. Mais j'ai eu un gros moment de moins bien qui m'a coûté ma course. La visualisation mentale en amont, c'est essentiel en ultra, c'est 90% du job. On a beau être entraîné ou pas entraîné, si on n'a pas ça, pour moi, on est cuit.

D’où vient le plaisir dans cette pratique ultra ?

C'est vrai que ça peut paraître comme un sport un peu masochiste, où on se fait du mal. Mais quand le soleil se lève et quand la ligne d'arrivée arrive, ça rend l'accomplissement et l'effort d'autant plus appréciables. Moi, je n'ai jamais vécu des émotions de transcendance aussi fortes que quand j'ai réussi à visualiser, à rencontrer les difficultés et à repousser mes limites. Et du coup, c'est ce triptyque en fait. Visualiser les choses, les vivre et les accepter ensuite. C'est facile à dire comme ça. Il y a des fois où je n'y arrive pas, comme cette année sur la Barkley.

Est-ce que vous vous rappelez de passages sur l’édition 2023 où vous avez douté ?

Il y en a pleins. Le principal, c'était au bout de 38 heures de course. Là, c'est la dernière nuit. Je commence à tituber, je commence à voir flou, à m'endormir sur le sentier… Le chaos. Il était environ minuit, il restait encore 7 heures de course de nuit. Je commence aussi à avoir des hallucinations sonores. Je me dis que c'est le début de la fin. Je me raccroche à ce que je savais. Dans ces cas-là, qu'est-ce qu'il faut faire, en tout cas pour moi ? Prendre de la caféine, ça m'aide, se nourrir… Bien s'hydrater, bien manger. Et au bout de 30 minutes, ça allait mieux. Mais clairement, là, c'était un moment très, très compliqué où je m'endormais debout. Le reste de la nuit s’est bien passé…

Sur un tel moment, où vous titubez, où vous avez quasiment des hallucinations, comment gérez-vous l’orientation ?

Il se trouve que j'étais accompagné à ce moment-là. J'étais avec le Belge Karel, qui a également fini la Barkley cette année-là. Mais avec Karel, on n'a pas eu une collaboration au top, parce qu'il était aussi fatigué. Du coup, il comptait sur moi. Et moi inversement. C’est dans ce contexte qu’on a fait une erreur d'orientation. Après, quand ça allait mieux, j'ai décidé de prendre les choses en main et de partir tout seul. Il vaut mieux s'arrêter et retrouver la lucidité si possible. La question, à chaque fois que l’on se perd, c'est à quel point c'est trop tard. Il vaut mieux que ce soit des erreurs de 5 minutes. Heureusement, ça a souvent été le cas. Parce que si c'est 30 minutes, c'est que là, on n'est vraiment pas lucide. Heureusement, ça a souvent été des erreurs de 5-10 minutes. Et là, quand on est dans un endroit qu'on ne connaît pas, c'est des paris qu'on fait avec soi-même. On essaie de prendre la direction la plus juste, la plus rapide. Ce sont souvent des petits paris qu'on sait efficaces. On a toujours un petit moment de stress pendant 5-10 minutes de se dire est-ce qu'on est dans la bonne direction. Et quand on s'y retrouve éventuellement, c'est souvent le cas quand même, ça va mieux. C'est des repères qu'on a, des reliefs, une crête, le long d'une rivière, une certaine végétation. C’est principalement avec le relief, les crêtes, les ravines, que l’on s’oriente. Puis, dans le cas de la Barkley, quand on trouve le livre, c'est sûr que c'est bon, qu'on est sur le bon parcours.

D’où est venu l’idée de ces livres (ndlr, les coureurs doivent ramener des pages des livres pour prouver leur parcours) ?

Au début, il n'y avait pas de livre sur la Barkley. En gros Laz’ disait “faites le parcours et revenez”. Mais il n'avait aucun moyen de vérifier qui faisait vraiment le bon parcours. C’est un coureur, Ed Furtow, qui a eu l'idée de mettre des bouquins et d'arracher les pages… Lazarus a aimé.

Revenons sur cette édition 2026. Vous y avez formé une vraie “french connection” avant et pendant la course...

De mon initiative, nous avons effectivement passé toute la semaine ensemble, nous les cinq Français. On s’était déjà organisés en amont avec Guillaume (Calmettes) et Ronan (Pierre), et puis il y a Sébastien Raichon qui s’est joint à nous quand on lui a proposé. Mathieu (Blanchard), qu'on connaissait moins, a complété l’équipe. C'était sa première fois sur la course. C'est moi qui ai proposé l'idée de partager toute la première semaine ensemble entre Français, et c'était franchement super cool. On ne s'est pas entendus comme des concurrents, mais bien comme des copains, comme c'est souvent le cas à la Barkley. Encore une fois, ce n'est pas une course contre les autres, c'est une course contre la course, tous ensemble. Ça s'est très bien passé entre nous. Pendant la course aussi, on a partagé un bon morceau tous ensemble. Après, l'effet de course fait que chacun va plus ou moins loin. Mais ça, on s'en fout vraiment. Il n'y a aucun scrupule à aller moins loin que l'autre. On a créé une belle communauté là-bas. Et ça, c'était très chouette… Un super souvenir !

Vous avez eu des mots assez forts à la fin de cette édition 2026… Vous en avez vraiment fini avec cette course ?

(Sourire) Non, je ne pense pas que ce soit clos… C'est vrai que j'avais réagi à chaud. Mais à froid, je ne pense pas que ce soit clos. Ne jamais dire jamais, en fait. Clairement, j'ai besoin d'une coupure, ça c'est sûr. Parce qu'en fait, embarquer au-delà… Pour moi, ce n'est pas la finalité du résultat qui m'anime et qui me motive dans mes prochaines participations ou non. C'est le fait que c'est engageant. C'est un projet qui, à chaque fois, prend 2-3 mois de l'année, pour lequel on doit s'entraîner comme des forcenés, et après on doit aller aux Etats-Unis, etc. C'est un voyage d'une dizaine de jours à minima, que je réalise heureusement avec ma conjointe. C'est très engageant, même si c'est une passion, je ne vais pas me plaindre, c'est un choix. C'est une passion qui prend de la place au quotidien. Quand à moi, en tout cas d'un point de vue personnel, je n'ai pas réussi à trouver les clés pour déverrouiller les petits casiers supplémentaires de mental que j'avais besoin pour aller plus loin sur cette course, c'est que j'ai des choses à aller vivre ailleurs, aller chercher, progresser, m'inspirer d'autres personnes, essayer de trouver ces clés sur d'autres projets.

Vous n’avez pas l’air rassasié malgré vos réussites…

Avec la Barkley, je me rends compte qu'ayant terminé la course la première année, ça m'a verrouillé pas mal de casiers mentaux et j'ai du mal à aller aussi loin que si je ne l'avais pas fini. Et ça, il faut que ce soit quelque chose que j'accepte. Ce n'est pas par manque d'envie ou par manque d'engagement, parce que je me suis à chaque fois engagé énormément, mais parce que j'ai besoin de prendre la distance avec le fait de courir cet événement, parce que c'est trop exigeant. Ça demande énormément à soi-même à tous les niveaux. Et du coup, ça ne sera sans doute pas ma dernière, je l'espère en tout cas. Mais pas tout de suite. La vie est longue, j'espère. J'ai 35 ans. Dans la course à pied en général, on peut faire longtemps. Dans 10 ans, j'aurai 45 ans. Si j'ai envie de retourner à ce moment-là, ou même avant, ou après, je ne sais pas. Donc, ne jamais dire jamais. Mais clairement, je sens que c'est la fin d'un cycle. Ça, c'est sûr. Le cycle où j'ai profité de cette course pendant quatre ans. Et là, je vais me concentrer sur d'autres aventures pour essayer encore de progresser.

C'est quoi, en fait, deux, trois mois de préparation d'Aurélien Sanchez ?

C'est beaucoup de volume, c'est beaucoup de week-end dans les Pyrénées. Juste pour donner un exemple, sur deux mois, j'ai fait 80 000 mètres de dénivelé, c'est-à-dire 10 000 mètres par semaine. Donc, ça prend du temps. Cela représente aussi beaucoup de séances de kiné, de renforcement, etc. C'est autour de 25 heures d'entraînement par semaine. Je prépare le Pacific Crest Trail. C'est la traversée des États-Unis du Mexique au Canada, un sentier mythique aux États-Unis. Je prépare ça, ça va être sur un mois et demi, deux mois. Donc là, 4200 km de logistique, j'y vais avec ma conjointe Lucille et son cousin Martin. Je me prépare intensément, car je n'ai jamais fait aussi long en termes de kilométrage…


ÉDIT du 25 juillet 2026

Cet article a été rédigé juste avant le départ d’Aurélien pour la Pacific Crest Trail, un “sentier” long de 4240 kilomètres qui parcourt les états Unis de la frontière mexicaine à la frontière canadienne. Le coureur français a encore fait valoir sa solidité et son exceptionnelle endurance mentale en battant le record du PCT en 45 jours, 20 heures et 15 minutes, améliorant de 16 heures et 35 minutes le temps du belge Karel Sabbe, qui datait de 2016. Dur de trouver les superlatifs corrects pour une telle performance !

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